CONTREPOINT:
Une perspective québécoise du développement nordique
Jean-Jacques Simard
A planning process such as Yukon 2000 is probably not appropriate to northern Quebec at the present time given the geographical, political, and cultural characteristics that distinguish the two regions. Whereas the Yukon comprises a relatively integrated political and economic unit, northern Quebec is less easily defined; several regions, each with its own distinct cultural component, represent different facets of the northern Quebec reality. In addition, there exist fundamental differences with respect to the concept of northern economic development and its ultimate objectives that must be considered in any comparison of the Yukon and northern Quebec experiences.
LORSQU'ON PREND CONNAISSANCE de l'envergure et de l'esprit du processus de planification "Yukon 2000", on s'aperçoit tout de suite que la formule ne serait pas, à ltheure actuelle, applicable au Nord du Québec, parce que les conditions géographiques, économiques, politiques et culturelles divergent trop entre ces deux régions.l
Le Yukon forme une unité territoriale délimitée, économiquement et politiquement intégrée (jusqu t à un certain point bien entendu), et ses habitants, malgré leurs différences culturelles et leurs clivages socio-économiques, se considèrent partie prenante d'un espace collectif commun. Sans renier d'autres loyautés, ils s'appellent eux-mêmes Yukoners, et le Yukon est leur patrie immédiate.
Par contre, le Québec nordique ntexiste pas. II n'y a pas une communauté de Nordquébécois qui puisse fonder un processus global de consultation, de réflexion et de planification régionale comparable à Yukon 2000. Le nord du Québec existe sur la carte, évidemment, mats, en tent que concept sociologique il n'a de sens que vu de loin, et au travers d'une ignorance toute "sudiste" (ignorance sans douse familière aux Yukonais, celle-là).
II y a trots Québec nordiques, et peutetre quatre. L'Arctique inuit, entre la Baie d'Hudson et celle d'Ungava. Le pays indien (Cris, Naskapis, Attikamek, Montagnais) allant de la Baie James jusqu'à la CôteNord du St-Laurent. Et ce que l'on pourrait appeler le Nord blanc, celui des contreforts septentrionaux du Québec (du sud), allant del'Abitibi jusqu'à Sept-Iles en pæsantpar leLac-St-Jean, àlahauteurdu moyen-nord.
Toutefois, le "Nord blanc" ne forme pas une unité intégrée puisque les habitants de la Côte Nord, à l'est, ont peu d'échanges et ne partagent guère de solidarités avec ceux de l'ouest; ils attendent cependant, chacun de leur coté, une même aurore boréale, faite de mines à creuser, de barrages hydroélectriques à ériger, de villes neuves à bâtir, d'esprit pionnier, d'ambitions conquérantes. Ce "Nord blanc" compte beaucoup dans l'imaginaire québécois (sudiste); il a été chanté de bord en bord du Québec (français (par le chansonier Gilles Vigneault ou le succès de palmarès "La Manic", de Georges Dor, etc.). En réalité, le Nord vierge dont on rêve au Sud est depuis longtemps occupé et appartient déjà à d'autres: les autochtones qui, depuis une vingtaine d'années, ont entrepris d'imprimer sur leur terres ancestrales leurs propres conceptions du développement.
Personne ne salt si, ni même comment, ces trots ou quatre Nords québécois finiront par se réconcilier. Dans la capitale provinciale, où les abstractions gestionnaires exercent un charme inépuisable, comme dans toutes les capitales, l'idée de créer un Ministère du Nord refait périodiquement surface depuis deux décennies. Aujourd'hui, on en parle encore mais à peine et dans les corridors bureaucratiques plutôt que sur la place publique.
En attendant, regardons les seules réalités solides que nous ayons. Pour marquer le contræte avec le Yukon, on sten tiendra au seul Arctique inuit2, où l'on pourrait mettre, au delà du 55e parallèle, quatre fois l'Angleterre. Ce n'est pas encore un Etat indépendant, mais c'est certainement un pays tout à fait singulier: 15 villages côtiers, dont la population varie de 110 à 1300 ames; 5600 Inuit, dont la moitié a moins de vingt ans ; 680 al loch tones , le plus souvent de passage (1-3 ans), dans la trentaine en moyenne, en majorité francophones d'origine et bilingues de fait.
Le pendant de ltexpérience Yukon 2000 fut amorcé au Nouveau-Québec entre 1973 et 1975, lors des négociations intensives qui ont conduit à la signature de la Convention de la Baie James et du Nord québécois. Entrée en vigueur en 1978, la Convention n'estpas une formule étroite de règlement des revendications territoriales autochtones. Wile inaugurait aussi tout un train de mesures institutionnelles et d'engagements gouvernementaux (parfois aussi détaillés et précis que ceux de Yukon 2000), qui ont encadr&eecute; et orienté le développement du Québec arctique depots 10 ans.
Les objectifs généraux de la Convention recoupent d'assez près ceux que viennent de se donner les Yukonais: une meilleure auto-suffisance économique (subsistence et emploi; mise en valeur des ressources, des entreprises et de la main d'oeuvre régionales et communautaires, accès au capital et à l'emploi, etc.); une plus grande autonomic politique et administrative (participation, décentralisation, dévolution, etc.); une affirmation de l'authenticité culturelle de la communauté régionale. On tenait, comme au Yukon, à embrasser globalement les dimensions aussi bien sociales qu'économiques de développement et à garantir aux habitants une qualité de vie originale tout en rejoignant les normes du reste du Canada (la protection de l'environnement et l'amélioration de ['habitation, des transports et des communications, par exemple, constituaient des objectifs prioritaires). En outre, beaucoup de propositions concrètes avancées dans "Yukon 2000", prises une à une, se retrouvent dans les divers documents élaborés, au cours de la dernière décennie, par les organismes régionaux du Nouveau-Québec inuit. Sur papier, en somme, on pourrait conclure que, chacun à leur manière, les Yukonais et les Québécois du Grand-nord regardent et agissent dans le même sees, vent engagés sur des voies largement parallèles de développement collectif.
Or, rien n'est moins sûr. C'est que la réalité stinterpose entre le papier et la pratique, et que, même vue à distance, la réalité du Yukon semble tellement différente de celle du Québec arctique que la comparaison même suffit à discréditer l'infinie légèreté du concept qui nous incite à les associer: celui d'une prétendue nordicité canadienne commune. Les réalités s'écartent des discours bien intentionnés de deux manières: vers le teas, vers le terrain des données empiriques; et vers le haut, vers les mentalités, les esprits, les idéologies. On nous excusera de simplifier à gros traits certaines caractéristiques qui singularisent le Grand-nord québécois par rapport au Yukon .3
La démographie, d'abord: une population infime, 3 000 citoyens majeurs, presqu'exclusivement inuit. Quelques centaines de "Blancs", passereaux pour la plupart, où se comptent sur les doigts de la main ceux ou celles qui veulent stenraciner dans la région. Bref, l'équivalent d'un village autochtone éparpillé sur le pourtour d'une immense réserve plus de deux fois plus væte que le Yukon. Toute velléité de construire, sur cette bæe minuscule, une société moderne le moindrement complète est mathématiquement optimiste.
L'écologie, en-quite, naturelle et humaine. Des ressources minières gelées dans le sol-la seule mine jamais ouverte (amiante, à Purtuniq, sur le détroit d'Hudson) a dû fermer ses portes en 1983. Les fluctuations démographiques (dans le cas du caribou) interdisent toute exploitation commerciale intensive. Des établissements humains si petite qu'aucun ne peut seulement soutenir les frais de son propre entretien (aérodrome, école, dispensaire, services municipaux). Pæ de pétrole, pas de bois, le gel de septembre à juin. Et une main d'oeuvre autochtone peu spécialisée, minoritairement bilingue, ne comptant aucun diplômé universitaire et à peine quelques technicians qualifiés.
Le milieu pouvait faire subsister une population réduite de pomades, chæseurs et trappeurs. Mais entre 1953 et 1983, la part de l'artisanat (trappe, produits fan's à la main) est pæsée de 41% à 7% des revenue monétaires inuit, tandis que les salaires passaient de 16% à 65%. Malgré l'apport important de l'auto-consommation, I'argent reste la principale ressource du mode de vie actuel. Dans une proportion de 93%, cet argent provient des emplois salariés ou des allocations versées par les gouvernements (sans compter les subventions indirectes à l'habitation). Malgré les préjugés, les transferts directs des gouvernements aux individus ne sontpas globalementplus élevés par habitant, au Nouveau-Québec inuit que dans le reste de la province.
A l'échelle collective, cependant, c'est autre chose: I'économie régionale ne peut fonctionner que grâce à une transfusion annuelle de 122 millions de dollars provenant des gouvernements du Sud (dix fois plus par habitant que le Groënland). Est-ce trop? Pæ æsez? Aucune donnée gable n'autorise à en juger. D'un côté, et en tenant compte des services publics et de la valeur des activités de subsistence, les families inuit jouissent d'un niveau de vie moyen, proche de celui des autres Canadiens ou Québécois4, ce qui est socialement juste. D'un autre côté, le déficit annuel de la région est si élevé qu'il est permis de mettre en douse la valeur pratique des idéaux d'auto-suffisance économique, d'autonomie politique et d'authenticité culturelle d'une collectivité dont le mode de vie dépend à ce point des ressources matérielles et humaines, done de volontés politiques et de valeurs, qutelle ne produit pæ d'elle-même.
L'organisation sociale du Grand-nord québécois ne se compare pæ non plus à celle du Yukon. Au delà des réseaux de parenté, il n'y a guère que les églises locales, les coopératives et une ou deux entreprises régionales appartenant à la Société Makivik (administrateur des indemnités versées en vertu de la Convention), qui peuvent rassembler de façon autonome les énergies des citoyens. Presque toutes les institutions d'encadrement de la vie collective tombent directement ou indirectement sous la coupe de l'Etat. Les entreprises individuelles demeurent, à ce jour, presque négligeables, II n' y a pas d' associations volontaires indépendantes, sauf un syndical d'enseignants et un bourgeon d'æsociation féminine. Pour l'essentiel, la vie collective régionale est régie par des dizaines et des dizaines de conseils, comités et organes bureaucratiques branchés sur les administrations publiques, les forces du marché et les corps intermédiaires jouant un rôle minimal.
Isolés dans leur secteur d'action, lourdement professionnalisés, dépendants des crédits des gouvernements fédéral et provincial et d'un personnel spécialisé recruté au Sud, ces divers rouages administratifs tiennent lieu d'espace politique dans la communauté du Nord. II n'y a guère de chefs autochtones qui ne soient en même temps plus ou moins fonctionnaires ou technocrates, ce qui fait que la masse des citoyens se sent coupée des organismes et dirigeants censés émaner d'elle. La société régionale de radio-télévision vivote et les satellites transmettent surtout les signaux canadiens et américains; les petites stations FM communautaires manquent de matériaux d'information. Aucun journal ne permet à ['information ni aux opinions régionales de circuler. II nty a, en somme, ni véritable place publique où débattre des options collectives, ni parlement régional où effectuer des choix délibérés quant à d'autres usages de ['ensemble des ressources governementales disponibles dans la région.
En raison de ces conditions singulières, même si les discours officiels prêchent l'autonomie collective, la pratique répond plutôt à une idéologie qui encourage la dépendance. La division ethnique (Inuit/Blanc) colore tous les problèmes. La plupart des exigences propres à un mode de vie moderne (à Tokyo comme à Povungnituk) vent affectées à la "culture des Blancs" et tenues pour fondamentalement étrangères à la "culture inuit". Pour éliminer cette aliénation, il faut que des Inuit remplacent les Blancs aux posses de direction, dans le secteur public et les entreprises. Quel que soit alors le problème, il appellera une solution technique et administrative: "more studies, more specialists, more training and more funding". II revient aux administrations locales et régionales (sous contrôle autochtone) de "répondre aux besoins" de leur clientèle de base, et aux administrations supérieures fédérale ou provinciale, de faire de même envers les "organisations inuit". Inconfortable entre "le monde inuit" et le "monde blanc", le personnel "blanc" de la région se renouvelle constamment, de sorte que les résidents se retrouvent paradoxalement æociés à de perpétuels "coloniaux", qui ne s'intègrent et ne s'identif~ent à la société régionale qutexceptionnellement. Ainsi, I'esprit ethniste se combine à ltesprit technobureaucratique pour contredire la formation d'une communauté nordique solidaire et responsable d'elle-même.
II importe de noter que cette idéologie, si elle reste dominante, n'appartient en propre à aucun groupe particulier chargé d'encourager le développement du Québec nordique. Wile pénètre, à divers degrés, I'ensemble du système social, et enjarnbe les frontières entre les âges, les ethnics, les niveaux hiérarchiques, les domaines d'intervention ou les secteurs économiques (privé, public). L'inverse est aussi vrai: la critique de ces orientations polarise des yens de provenances et de situations diverses. Car l'opinion régionale n'est pas unanime.
Un second courant idéologique traverse en effet l'Arctique québécois depuis une vingtaine d'années. II a d'abord pris appui sur un important mouvement de coopératives5, qui, dès 1971, avait lancé 1'idée d'un gouvernement régional autonome au pays des Inuit. La Convention de la Baie James a fait dévier les volontés collectives vers d'autres chemins, et le flambeau tombé a été relevé par un noyau d'environ 1000 irréductibles de trots villages dissidents de la Baie d'Hudson, qui ontrefusé d'entériner la Convention jusqu'à ce jour. En 1983, une première tentative de rapprochement des divers agents régionaux autour du projet de gouvernement autonome a fait long feu mais l'idée est restée. En octobre 1987, un référendum a été tenu sur la manière de former l'assemblée chargée de constituer ce gouvernement. La faction cite des "Citoyens pour un gouvernement responsable", ouvertement soutenue par les Dissidents et la Fédération coopérative, a remporté une majorité de 51% sur la faction cite des "Organisations". Les jeux vent done loin d'être faits.
Deux modèles de développement s'opposent. Le premier mise d'abord sur le rôle moteurdes techno-bureaucraties publiques (un peu à la manière retenue par la plupart des pays décolonisés). L'autre vole emprunte aux idéaux classiques du libéralisme: priorité aux entreprises autonomes, individuelles ou collectives mais jouant le jou d'un marché concurrentiel6; vitalité des æsociations volontaires; gouvemement régional confié à une assemblée délibérante, représentative de la diversité des opinions politiques, et globalement responsable de ses choix. En pratique cela voudrait dire:
Notes
1. Par contre. L'expérience "Yukon 2000" en rappelle une autre, réalisée dans la péninsule de Gaspésie au milieu des années soixante, celle du Bureau d'aménagement de ltest du Québec, qui, par son ampleur et son impact sur les mémoires, a presque pris une valeur mythique dans lthistoire québécoise du développement régional.
2. On dit aussi: Nouveau-Québec Inuit. En raison de la langue glaciale que la Baie d'Hudson allonge sous les attitudes méridionales, le Grand-nord du Québec participe écologiquement à l'Arctique. n y a des arbres respectables à l'intérieur du cercle polaire, dans les Territoires du Nord-Ouest. lls vent presque inexistants au Québec inuit. Kuujjuaq (Chimo) se situe plus au sud que Whitehorse, même si l'environnement y est plutôt semblable à celui d'Aklavik, sur l'océan polaire.
3. A moins d'indications contraires, toutes les donnees chfffrées se rapponent à 1983 et se fondent sur les études réalisees à l'Université Laval dans le cadre du projet "Economic politique du Québec arctique". Voir en paniculier ltouvrage très complet de notre collaborateur Gérard Duhaime, Le pays des Inuit. La situation économique 1983. Université Laval, département de sociologic, l987.
4. Revenu disponible de 25 284$ en 1983, alors qu'il était de 26 244$ dans le reste de la province. Les familles autochtones comptent cependant plus de membres que celles du Sud.
5. L'expérience coopérative du Nouveau-Québec est l'une des réussites les plus remarquable du milieu autochtone canadien. Regroupant I I coopératives locales dans une fédération régionale, le mouvement est le premier employeur privé des Inuit (72 posses à temps plein, 350 emplois occasionnels) et, avec des ventes annuelles de 20 millions de dollars la première entreprise autochtone. Les "co-ops" travaillent dans la plupan des secteurs économiques régionaux: commerce de détail, tourisme et hôtellerie, an et anisanat, produits pétroliers, servis financiers, etc. De 1967 à 1985, le mouvement a réalisé des profits de 4 miUions sur des ventes cumulatives de 172 millions de dollars. Son activité a injecté, au Nord même, 40 miDions de dollars nouveaux (profits, dividends, salaires, paiements aux artisans), à panir du travail de ses membres. Le personnel des coopératives locales est exclusivement autochtone. Cependant, la pan des entreprises coopératives dans l'économie régionale a chuté depuis la mise-en~euvre de la Convention; de 0,40¢sur chaque dollar gagné par les Inuit en 1973, elle est pas sée à 0,18¢ en 1983.
6. Cela n'exclut nullement ['adoption de mesure publiques positives en vue de corriger les désavantages dont souffrent les entreprises régionales etcenains groupes sociaux (autochtones, jeunes,petits visages, femmes, artisans et chasseurs, etc.), mais en visant l'égalisation des chances plutôt que de garantir toutes sones de statute paniculiers pawn soutien étatique continu.
Jean-Jacques Simard est professeur au Département de Sociologie,
Université Laval